Dans un billet publié dans le quotidien tchèque Hospodárské Noviny, l’économiste Tomas Sedlacek invite les lecteurs à revenir à l’essentiel pendant cette période unique qu’est le confinement. Puisque le temps va désormais s’étirer comme un filet de miel, dit-il, il convient d’en profiter au mieux.

“Laisse tomber ton article, c’est l’apocalypse”, m’a dit hier une amie. On était jeudi après-midi (le 12 mars) et, dans l’air, il était déjà possible de sentir à quel point la ville était devenue silencieuse. Cela est en fait inconcevable : comme par enchantement, toute la société va passer à un régime doucement postapocalyptique et d’épargne.

Chaque article ou presque résume les conséquences incalculables qu’aura ce confinement sur l’économie, et il ne faut pas s’en étonner. Rien de semblable à cette halte globale ne s’est encore jamais produit dans nos vies.

Profitons donc de la situation qui se présente, puisque nous ne pouvons de toute façon pas faire grand-chose d’autre. Efforçons-nous de considérer le bon côté des choses. Le monde s’offre un shabbat. Les villes vont s’apaiser. Le temps va se suspendre et les gens vont retrouver le rythme de vie qui leur est propre, un quotidien aux dimensions humaines. Il est fort possible que, prochainement, lorsqu’il nous apparaîtra que la ville semble abandonnée, les touristes viendront à nous manquer.

Le temps de cuisiner, de discuter, de respirer

Nous n’aurons plus à régler le problème de la suppression des lignes aériennes directes qui, précisément pour faire venir ces touristes, relient notre petit pays à la Chine. Qui sait si, après quelques semaines d’auto-ostracisation, nous n’en viendrons pas même à apprécier la mondialisation, ses avantages qui pour nous tous sont devenus tellement normaux que nous avons presque fini par les oublier.

Et surtout : nous allons avoir du temps à consacrer à nos enfants, à nos proches, comme cela était le cas autrefois. Je suppose que le temps va ralentir et qu’il va s’étirer comme un filet de miel. Nous aurons le temps de cuisiner le soir et de discuter autour de la table. Avons-nous conscience de l’habitude que nous avons prise, sans reconnaissance du ventre, de laisser les autres nous préparer à manger ?

L’économie va se reposer et, dans de nombreux endroits, l’air pollué va se purifier. Nous allons retrouver notre espace naturel. Bars fermés, les alcooliques tchèques boiront moins de bière, le soir loin de chez eux. La natalité augmentera enfin peut-être. Nous pourrons lire tous les livres, mener à bien tous les projets que nous repoussions sans cesse. Nous aurons le temps de réfléchir.

“Nos grandes villes vont devenir des villages”

Le gouvernement et les entreprises s’activeront enfin peut-être pour favoriser le travail à domicile. Les anciens se rappelleront à quoi ressemblaient nos villes avant l’ouverture des frontières. Nous prendrons conscience de la fragilité de notre société évoluée. De nouvelles formes de salutation sans contact vont être inventées.

La coopération scientifique va s’améliorer. Vous pourrez, le soir venu, vous abandonner à vos passe-temps favoris, ne laissez pas la quarantaine vous filer entre les doigts. Il n’y aura plus de problèmes de tapage nocturne.

Bientôt, nous nous apercevrons que de ne pas avoir de programme culturel à l’extérieur le soir a aussi ses attraits. Nous pourrons prendre du temps pour nous, à la maison. N’en doutons pas, c’est une expérience unique dans nos vies qui nous attend.

Beaucoup feront des économies. Les critiques de la consommation à outrance ont devant eux un printemps de grâce ; les démophobes et tous ceux qui ne supportent pas le bruit vont avoir une paix royale ; ceux qui se plaignent du rythme effréné de la vie moderne vont disposer d’un mois – au moins – dont ils pourront profiter à leur guise.

Nos grandes villes vont devenir des villages avec des voisins. Et le village planétaire ne sera plus qu’un village (mais avec une connexion Internet).

Un déraillement général qui nous pousse au calme

Nous devrions toujours être reconnaissants quand un événement nous fait sortir des rails de la routine. Et nous sommes là les témoins d’un déraillement général, d’un déraillement qui nous pousse au calme et à la tranquillité.

D’un seul coup, c’est à nous seuls qu’il appartient de remplir le vide de nos propres vies, ce vide qui apparaît quand la muse se tait et que cesse le bruit du monde, quand disparaissent toutes les distractions sportives, artistiques, sociales et autres, les loisirs ou encore les voyages dont nous considérons qu’ils font le sel de nos vies.

Peut-être apprendrons-nous à être davantage nous-mêmes et avec nous-mêmes. Peut-être apprendrons-nous à mieux contempler le monde qui nous entoure, ou tout du moins aurons-nous le temps de trier toutes ces photos accumulées depuis des années.

Et puis, au bout de ce chemin, il y aura la joie que tout reprenne de plus belle. Nous saurons alors, grâce à notre travail le plus souvent inutile, quel sens donner à notre vie, et nous pourrons nous replonger dans l’écoute de cette voix intérieure qui se fait entendre plus distinctivement le soir venu, dans la quiétude de la tombée du jour.

Tomáš Sedláček