Transhumanisme, notre liberté menacée ? (Jean-François Mattei, La Croix)

Transhumanisme, notre liberté menacée ? (Jean-François Mattei, La Croix)

Le transhumanisme s’installe dans le débat, il est vrai encore limité à une élite intellectuelle et à des médias spécialisés.

Parmi ses objectifs, il a celui d’améliorer l’homme, voire de préparer sa transformation grâce aux nouvelles technologies dites convergentes (nanotechnologies, biotechnologies, informatiques et cognitives). Le philosophe Fukuyama avait réitéré en 2002 que le transhumanisme était l’idée la plus dangereuse de l’histoire de l’humanité (1). Or, il ne s’agit plus d’une idée mais d’une réalité, et Ronald Bailey lui a répondu que le transhumanisme incarne les aspirations les plus audacieuses, courageuses, imaginatives et idéalistes de l’humanité (2). La génétique, l’intelligence artificielle, la robotique sont régulièrement discutées. C’est moins le cas d’un sujet pourtant très présent qui vient de défrayer l’actualité : les données personnelles des internautes deviennent une marchandise comme les autres que les fournisseurs d’accès à Internet pourront vendre au plus offrant sans même leur demander leur avis. Le problème avait conduit certains États à signer des accords pour protéger la vie privée des personnes souvent imprudemment livrée au bon vouloir d’Internet, du cloud et de tous les objets connectés qui se multiplient. Personne, ou presque, n’y prend garde car nous avons du mal à imaginer cette réalité insaisissable. Or toutes ces données représentent une mine d’or qui laisse espérer des profits financiers juteux. Aussi, sous la pression des fournisseurs d’accès Internet, le président des États-Unis vient de promulguer la suppression de la protection des données sur Internet adoptées fin 2016 par le président Obama. Les défenseurs des libertés publiques n’ont pas été entendus. Il ne s’agit pas d’être opposés au progrès et de cultiver la nostalgie du passé, mais, la question essentielle est de savoir comment résister aux technologies et à l’argent pour préserver notre humanité.

Il est vrai que les fournisseurs de logiciels pénètrent déjà dans nos ordinateurs pour y faire le ménage, y installer d’autorité des mises à jour dont nous ne ressentions pas le besoin. Nous acceptons en maugréant pour rester opérationnels dans une course dont le rythme nous est imposé de l’extérieur. Peu à peu s’engagent même avec ces petites machines des échanges conversationnels dont pas une miette ne sera perdue. Certes, les moteurs de recherche comme Google ou Facebook avaient déjà accès à certaines de nos données, mais cette fois l’intrusion est beaucoup plus globale au point de concerner l’adresse, la composition de la famille, les coordonnées bancaires, les programmes regardés à la télévision et tout le reste ! Bref, notre profil est établi et précisé chaque jour. Les démarcheurs les utiliseront à bon escient. L’important dans cette affaire c’est qu’elle démontre que nous ne sommes plus tout à fait libres et maîtres chez nous. Ce qui nous ramène à la volonté du transhumanisme de diriger le monde, de s’introduire dans nos esprits, de guider nos intelligences et, bien sûr, nos comportements. Parce que ces machines nous sont bien utiles, nous acceptons de perdre une partie de nos secrets et de notre intimité. Mais, jusqu’où accepterons-nous d’aller ?

Jean-François Mattei, membre de l’Institut de France et de l'Académie nationale de médecine

http://www.la-croix.com/Debats/Chroniques/Transhumanisme-notre-liberte-menacee-par-JeanFrancois-Mattei--2017-05-02-1200843883