Extrait du discours prononcé par Alexandre Soljénitsyne à Harvard, en juin 1978, le jour de la remise de diplômes de la 327e promotion de l’université, sous une pluie battante. Soljénitsyne a quitté Zurich deux ans plus tôt et s’est installé dans le Vermont, aux États-Unis. Au lieu de fustiger une fois de plus le communisme, il prend le risque de mettre en évidence les dérives des sociétés occidentales où il a trouvé refuge après avoir fui l’URSS. Il dénonce, entre autres, la suprématie du droit sur la morale.

Le journaliste et son journal sont-ils vraiment responsables devant leurs lecteurs ou devant l’Histoire ? Quand il leur est arrivé, en donnant une information fausse ou des conclusions erronées, d’induire en erreur l’opinion publique ou même de faire faire un faux pas à l’État tout entier – les a-t-on jamais vus l’un ou l’autre battre publiquement leur coulpe ? Non, bien sûr, car cela aurait nui à la vente. Dans une affaire pareille, l’État peut laisser des plumes – le journaliste, lui, s’en tire toujours. Vous pouvez parier qu’il va maintenant, avec un aplomb renouvelé, écrire le contraire de ce qu’il affirmait auparavant.

La nécessité de donner avec assurance une information immédiate force à combler les blancs avec des conjectures, à se faire l’écho de rumeurs et de suppositions qui ne seront jamais démenties par la suite et resteront déposées dans la mémoire des masses. Chaque jour, que de jugements hâtifs, téméraires, présomptueux et fallacieux qui embrument le cerveau des auditeurs – et s’y fixent ! La presse a le pouvoir de contrefaire l’opinion publique, et aussi celui de la pervertir. La voici qui couronne les terroristes des lauriers d’Érostrate [1] ; la voici qui dévoile jusqu’aux secrets défensifs de son pays ; la voici qui viole impudemment la vie privée des célébrités au cri de : « Tout le monde a le droit de tout savoir » (slogan mensonger pour un siècle de mensonge, car bien au-dessus de ce droit il y en a un autre, perdu aujourd’hui : le droit qu’a l’homme de ne pas savoir, de ne pas encombrer son âme créée par Dieu avec des ragots, des bavardages, des futilités. Les gens qui travaillent vraiment et dont la vie est bien remplie n’ont aucun besoin de ce flot pléthorique d’informations abrutissantes).

La presse est le lieu privilégié où se manifestent cette hâte et cette superficialité qui sont la maladie mentale du XXe siècle. Aller au cœur des problèmes lui est contre-indiqué, cela n’est pas dans sa nature, elle ne retient que les formules à sensation.

Et, avec tout cela, la presse est devenue la force la plus importante des États occidentaux, elle dépasse en puissance les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. -Pourtant, voyons : en vertu de quelle loi a-t-elle été élue et à qui rend-elle compte de son activité ? Si, dans l’Est -communiste, un journaliste est ouvertement nommé comme tout fonctionnaire – quels sont les électeurs de qui les journalistes occidentaux tiennent leur position prépondérante ? pour combien de temps l’occupent-ils et de quels pouvoirs sont-ils investis ?

Enfin, encore un trait inattendu pour un homme venu de l’Est totalitaire, où la presse est strictement unifiée : si on prend la presse occidentale dans son ensemble, on y observe également des sympathies dirigées en gros du même côté (celui où souffle le vent du siècle), des jugements maintenus dans certaines limites acceptées par tous, peut-être aussi des intérêts corporatifs communs – et tout cela a pour résultat non pas la concurrence, mais une certaine unification. La liberté sans frein, c’est pour la presse elle-même, ce n’est pas pour les lecteurs : une opinion ne sera présentée avec un peu de relief et de résonance que si elle n’est pas trop en contradiction avec les idées propres du journal et avec cette tendance générale de la presse.

L’Occident, qui ne possède pas de censure, opère pourtant une sélection pointilleuse en séparant les idées à la mode de celles qui ne le sont pas – et bien que ces dernières ne tombent sous le coup d’aucune interdiction, elles ne peuvent s’exprimer vraiment ni dans la presse périodique, ni par le livre, ni par l’enseignement universitaire. -L’esprit de vos chercheurs est bien libre, juridiquement, mais il est investi de tous côtés par la mode. Sans qu’il y ait, comme à l’Est, violence ouverte, cette sélection opérée par la mode, ce besoin de tout conformer à des modèles standards empêchent les penseurs les plus originaux d’apporter leur contribution à la vie publique et provoquent l’apparition d’un dangereux esprit grégaire qui fait obstacle à un développement digne de ce nom. Depuis que je suis en Amérique, j’ai reçu des lettres de gens remarquablement intelligents, tel ce professeur de collège perdu au fond d’une province, qui pourrait faire beaucoup pour rajeunir et sauver son pays, mais que l’Amérique ne peut pas entendre parce que les médias refusent de -s’intéresser à lui. C’est ainsi que les préjugés s’enracinent dans les masses, c’est ainsi qu’un pays devient aveugle, infirmité si dangereuse en notre siècle dynamique.

Voyez, par exemple, cette illusion qu’ont les gens de comprendre la situation actuelle du monde : elle forme autour des têtes une carapace si dure qu’aucune des voix qui nous parviennent de dix-sept pays d’Europe de l’Est et d’Asie orientale n’arrive à la traverser, en attendant que l’inévitable matraque des événements la fasse voler en éclats.

[1] En 356 av. J.-C., Érostrate incendia le temple d’Artémis à Éphèse dans le seul but de passer à la postérité (N.D.L.R.).

Le Déclin du courage, traduit du russe par Geneviève et José Johannet, Les Belles Lettres, 2014 © Les Belles Lettres, Paris

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